JUSTE AVANT D'ÉTREINDRE LA SERVANTE

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JUSTE AVANT D'ÉTREINDRE LA SERVANTE

16/05/2010

Presse Théatre Tadeusz Kantor Ce Qu'il Reste D'un Vivant Par Camille Rochwerg

TADEUSZ KANTOR 

CE QU'IL RESTE 
D'UN VIVANT
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TADEUSZ KANTOR est mort le samedi 8 décembre 1990 à CRACOVIE dans son pays d'origine. Il avait 75 ans. Toutefois, comme il était prévu, sa pièce "Aujourd'hui, c'est mon anniversaire" fut jouée au Centre Georges Pompidou, à partir du 21 janvier. Ainsi l'aurait souhaité le dramaturge. Je me rappelle les dernières représentations de T. KANTOR au Théâtre National de Chaillot organisée par Michel Kokossovsky. Le bruit sourd de la viole dans une salle muette, le désert du public des films. Je me rappelle les bousculades en 1985, à Avignon, devant le gymnase Aubanel à 10 heures du soir pour la représentation de "Quand crèvent les artistes". Je me rappelle d'un homme simple qui logeait dans un hôtel simple de la Cité des Papes. Je me rappelle son air farouche, ses mannequins mécaniques aux palissades poussiéreuses, déplacés par T. KANTOR sur le plateau. Ce visage enseveli presque de douleurs, d'effronterie, dessiné d'une rage humaine de violence et de colère ; T. KANTOR orchestrait cette débâcle des répétitions. A sentir l'implacable sursaut de marcher, traverser à faire ressurgir ce qu'il avait énoncé la veille en répétition. Comme Si la solidité du plateau se mesurait d'insolence comme une mutilation heureuse, de validité d'hommes bouleversés. Je me rappelle en 1985, dans la gare de Villeneuve-les-Avignon, un spectacle intitulé "Figuren" sur un texte d'Elie Wiesel mis en scène par G. HALLER et S. BLOCHER. Celui-ci évoquait les déchets humains de la deuxième guerre mondiale dont T. KANTOR se souvenait très violemment en silence. "Figuren" retraçait l'arrivée en foule immense près du kiosque imprimant notre nom contre un billet exonéré, exonéré de quoi............ Sous de tendres conversations à 9h30 du soir, sous la marche précédant le bruit du gravier à l'extérieur d'une gare ferroviaire un écran multipliait l'image d'une ville et le son d'une voix étrangère s'infiltrait énonçant par ordre alphabétique tous les noms propres de toutes les villes du monde. L'étrangeté de cette voix, de ces conversations ordinaires nous laissait la trace juste d'un silence obscur de devoir se taire. Je me souviens de ce bruit de porte qui se referma sur l'identité d'être juif. Premier débris de ce monde, l'épouvante, le détail des fumées longeant ce parcours nous surprit plus tard entrecoupé de rails et du bruit infernal des trains qui vrombissaient toutes les demies heures. Aujourd'hui, je me rappelle du texte " Ils étaient arrivés de partout, de toutes les gares du monde"pour quelques heures de représentations. L'étrangeté, c'était de pénétrer dans cette histoire et d'être introduit derrière cette porte, comme du bétail, comme des bêtes soumises. Une sorte d'état d'alerte mis en espace en 1933 par Adolf HITLER imprégné sans s'en rendre compte d'un billet exonéré comme un premier convoi.Je remercie tous ceux qui ont depuis longtemps accueilli le théâtre de T. KANTOR. Merci à Caroline Rose d'avoir suscité le parcours photographique rempli de lumière dans son laboratoire. L'acharnement, le combat, le voyage qu'elle traversa depuis 10 ans sur l'histoire du théâtre du CRICOT illustrant en 1985 l'affiche du Théâtre National de Chaillot. Merci pour l'aboutissement de son chemin solitaire : Je la remercie de nous faire parvenir le visage espiègle de T. KANTOR comme Si dans l'intimité du toucher de cette photographie, on pouvait entièrement le contenir. Et comme le citait A. TORRES dans " L'Exercice de la Bataille" Retenant le lent voyage avant d'y disparaître corps et âme, je raconte qu'un prolongement mesure une distance, que la distance mène à l'enfer, que Dieu est infini, que le son manque pour l'enfer" CAMILLE ROCHWERG

DERNIER ACTE
J'intitulerai ce dernier acte l'ultime parade sans laquelle l'acteur ne survivrai pas au 4eme ACTE. " Un Aller Simple Sans Retour" Le fondateur du Théâtre Cricot, le créateur de la Classe morte est sorti de la scène, le 8 décembre dernier, à Cracovie. Il avait achevé la préparation de son ultime pièce "Aujourd'hui c'est mon anniversaire" présentée sans lui par le Festival d'Automne fin,janvier 1991, au Centre Georges Pompidou. Ce qui devient un dernier hommage post-mortem à l'inventeur du Théâtre de la Mort. " Un Aller Simple Sans Retour "
Chaque fois que l'on prononce le mot retour, une intense émotion l'accompagne, "comme si le souvenir toi tu savais le toucher " Comme si le temps se jouait dans sa couleur.Tadeusz Kantor dans sa dernière création du Théàtre Cricot nous rapporte le bestiaire imaginaire de spectres qui servirait l'oubli de la Mort... " je suis à côté d'ELLE et je regarde étonné et terrifié... Ce qu'elle fabrique sur scène. ELLE derrière les coulisses... Un grand Festin, son Festin... J'aime les ruines..."Je suis né pour être un cadeau" Tadeusz Kantor dessine d'un trait rageur ce que le souvenir draine en surface, une conscience qui naîtrait de la peur. Depuis la "Classe Morte" 1975 "Wielopole Wielopole" 1980 "Qu'ils crèvent les artistes" 1985 et "Je ne reviendrais jamais" 1988.Il précise l'acte théâtral de la mort et de l'amour.
Kantor marqué par le Dadaïsme et une culture internationale, peintre, scénographie, metteur en scène, nous laisse le dessein d'un mémorial funéraire, monumental, comme une fresque tétanisée commémorant à la fois l'enfance, la jeunesse, la Pologne, le désir qui serait le seuil d'une petite fissure. Des coulisses au plateau. Sans s'être fait annoncer, un peu confus, s'efforçant d'estomper sa taille, s'excusant presque de refermer une porte, il préserve ce costume anthracite, en tenue de cérémonie, et s'efforce là de détruire l'illusion du théâtre.
" L'entrée d'un acteur sur scène équivaut à la situation d'un condamné à cette heure de la Mort, je suis condamné "... Il réinventera ses traces, suivant l'orchestre suffisamment sourd, de sa main il étale la musique, reconstruit ses mannequins mécaniques, et reste effaré, douloureusement en griffant sa signature. Signant sa réconciliation avec le passé, quelque chose de l'ordre d'un scandale, la rumeur d'une dernière guerre. Le Théâtre Cricot est un Théâtre clandestin. On se souvient que Marian Kantor, son père mourait en camp de concentration le jour où l'auteur jouait, en 1944 une pièce intitulée " Le retour d'Ulysse ".
Un tel silence justifie l'insulte, le crachat, d'où l'on avance presque en biais... le Théâtre de Kantor inspecte, note l'état des lieux, des silences, des portes qui se ferment où l'on s'attarde sans se détourner. Ce lent voyage dessine ce défilé de personnages dépliant, repliant la vie, le livre des lettres d'or, "Aujourd'hui c'est mon anniversaire". Le tapis rouge où s'inscrit la mythologie chrétienne, les soldats voyageurs disposés sur un plateau mobile, les chambres, l'antichambre commune, le quotidien, l'objet pauvre, les armoires, les dessins emballés, les déchets, l'emballage, le cérémonial où se joue, se déjoue à travers la disparition des murs... L'angoisse, le dérisoire, le simulacre et la tendresse... Dans le corps de ce théâtre, dans ce fracas de portes, griffonnée en marges, inspectée de spectres agités et blafards, impatients une mémoire étale sur la scène un grand désordre à ranger. " L'idée d'une oeuvre d'art qui possède presque la même idée que la prison...
C'est tout à fait absurde... Mais on peut montrer cela..." A sauver de l'oubli, les livres desséchés qui tombent en poussière, sans perdre le secret d'une pauvre petite chambre de notre imagination ", La Mémoire... Kantor se sauve de toutes les puissances du monde. Comme si le temps se jouait dans sa couleur, il porte le doigt sur ses lèvres, et s'expose lui-même à révéler ces endroits d'épouvante, l'épouvantail de sa vie. D'une promesse tenue, retenue, de se perdre, d'oublier tout, de réinventer la mise en scène d'un souvenir, " Guérie par le procédé qui consiste à cesser de combattre le mal et entreprendre tout au contraire, de le cultiver, de s'en servir, d'en faire une raison de vivre passionnante " Jean Dubuffet " J'ai Oublié, je savais " T. Kantor. Camille Rochwerg Kanal Magazine Mars 1991 © photo . Pascal Victor / Enguerand Bibliographie sélective Le théâtre de la mort Textes réunis par Denis Bablet Ed. L'âge d'Homme Kantor l'artiste à la fin du siècle Ed. Actes Sud Leçons de milan Ed. Actes Sud O douce nuit Ed. Actes Sud
ivressecran@sfr.fr